FRANCESCO ! Théâtralisé…

FRANCESCO !

Pièce mise en forme par Gilles PAJON
durant la pérégrination sur le Chemin d’Assise.
2016/2017


Vie théâtralisée de Francesco !

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Acte I – scène-1 : La beauté des Mères, scène-2 : Enfance de Francesco, scène-3 : Être un excellent commerçant, scène-4 : La vie frivole. scène-5 : La courte vie guerrière.
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Acte II – scène-1 : Le départ, scène-2 : L’évêque Guido, scène-3 : La nudité,
scène-4 : Argent et ordures
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Acte III – scène-1 : Mes petits frères les oiseaux, scène-2 : On la nomme Claire,
scène 3 : C’est très bien comme ça.

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LES FIORETTI DE FRANÇOIS D’ASSISE


Les Protagonistes :
Francesco, François,
Dame Pauvreté, sa compagne symbolique,
Pietro di Bernardone, le père,
Dame Pica, la mère,
Frère Bernard de Quintevalle,
L’Évêque Guido,
Un Quidam,
Frère Ange,
Frère Elie,
Frère Jean


« Par une nuit où j’ai du mal à dormir : une journée de marche trop dure, la fatigue des muscles qui tirent, le froid de la nuit dans cette chambre peu chauffée, ou peut-être le ronflement de mes collègues de chambrée. Est-ce à Dun-les-Places, ou au lac des Settons, ou encore à Athez, je ne sais plus. Mais j’ai une vision lumineuse, une illusion ardente, une apparition qui vient éclairer le noir de la nuit. C’est Francesco, le Poverello, le Petit Pauvre accompagné de Dame Pauvreté qui me parle et qui me raconte son histoire… Quelques facettes de sa vie si incroyable, si étrange, si paradoxale. L’homme a le sens du spectacle et de la rhétorique, il est vêtu de son éternelle robe de bure et s’adosse à un chêne feuillu où l’on entend chanter un chœur d’oiseaux. Ses mots je les reconnais, ce sont des mots que j’ai déjà lu chez Christian Bobin (Le Très-Bas), chez Jacques Copeau (Le Petit Pauvre), chez Michel Sauquet (Le Drapier d’Assise) ou chez Olivier Lemire (Chemin d’Assise, l’aventure intérieure) ». Gilles Pajon


Acte I, scène 1
Francesco, Dame Pauvreté
La beauté vient de l’amour comme le jour vient du soleil…

Il donne ces mots comme un acteur, parfois avec tendresse, souvent d’une manière appuyée, mais toujours vif et ardent.

Francesco : La beauté des mères dépasse infiniment la gloire de la nature… La beauté vient de l’amour comme le jour vient du soleil, comme le soleil vient de Dieu, comme Dieu vient d’une femme épuisée par ses couches.

Il fait une pause regarde attendri Dame Pauvreté et continue plus incisif.

Francesco : Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n’est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout.

Puis il marque un temps, un long moment où il prend les mains de Dame Pauvreté, ferme les yeux, semble se concentrer puis enchaine pour lui-même.

Francesco : Pierre de Bernardone, c’est le nom de mon père. Un marchand d’étoffes et de draps. Son père était déjà dans les affaires. Le fils hérite de la fortune du père et de son goût pour les parures. Dame Pica, c’est le nom de ma mère. Elle n’est pas d’Assise. Elle est de bien plus loin. Elle vit en Provence. Mon père s’y rend pour son travail et s’en retourne avec, à ses bras, tout l’or du monde : l’amour de cette belle dame, sa plus belle affaire sans aucun doute, l’étoffe la plus fine qu’il ait jamais tenue entre ses doigts…


Acte I, scène 2
Francesco, Dame Pauvreté, 2 enfants qui jouent
Croire que l’enfance n’est pour rien dans cette grâce de l’envol…

Le chœur d’oiseaux continue à chanter et Francesco rejoint un banc en bois qui jouxte le chêne, Dame Pauvreté reste sous l’arbre, elle regarde 2 enfants jouer au ballon avec un petit morceau de bois. Francesco continue à parler et à raconter son histoire incroyable.

Francesco : Je m’appelle d’abord Giovanni, c’est le vœu de ma mère, c’est son choix. C’est sous ce nom que je suis baptisé, en l’absence de mon père, de nouveau en France pour ses affaires. A son retour il enlève ce prénom comme une mauvaise herbe, il l’efface pour le recouvrir d’un autre : Francesco. Deux noms, l’un dessus l’autre. Deux vies, l’une dessous l’autre. Giovanni l’Évangéliste, Giovanni des sources, Giovanni des encres et Francesco de France, Francesco sang de Provence… Et pourquoi pas, faire les deux choses, être les deux : l’évangéliste et le troubadour, l’apôtre ou l’amant.

Francesco s’arrête de murmurer et regarde lui aussi les enfants que Dame Pauvreté observe depuis un moment. Il reprend comme s’il parlait à ces deux enfants jouant en haillons.

Francesco : Puis je grandis, je grandis comme grandissent les enfants : comme un arbre, plongeant les racines de ses bras dans la terre maternelle, puisant sa nourriture dans les sous-bois d’une parole. Que disent les textes sur mon enfance ? Rien. Ils ne disent rien. Ils se précipitent vers l’adolescence, comme vers le vrai commencement de tout. A croire que l’enfance n’est pour rien dans cette grâce de l’envol. A croire que les papillons ne viennent pas des chenilles. Jacques de Voragine, archevêque de Gênes écrit « Francesco, le serviteur et l’ami du Très-Haut, vécut dans la vanité jusqu’à l’âge de près de vingt ans. » Pour ce genre d’homme vanité veut dire néant.

Francesco regarde Dame Pauvreté se diriger vers les enfants, elle les appelle doucement, leur fait un signe, les enfants s’approchent timidement, ils ont le visage émacié, les membres chétifs. Dame Pauvreté sort une pomme de sa robe de vieille toile, la rompt en deux et en tend un morceau à chacun des enfants. Francesco continue de parler tout en regardant les enfants prendre la pomme de Dame Pauvreté et s’enfuir en courant.

Francesco : Le pépiement des premiers mots : vanité, néant. La danse fragile des premiers pas : vanité, néant. Le ravissement des premiers flocons de neige, la douceur profonde des soirs d’été, le fou rire et les larmes de jeux, les plaies au genou et l’insouciance dans l’âme : vanité, Néant. C’est que Jacques de Voragine est un homme de son temps : l’enfance est une maladie éphémère. Si on se penche sur elle, c’est pour n’y trouver que le témoignage mortifiant de la faiblesse humaine.

Francesco échange un regard plein de douceur avec Dame Pauvreté qui revient s’assoir au pied du chêne. Il se prend la tête dans les mains et dis de manière plus vive.

Francesco : Jacques de Voragine est théologien. C’est un homme d’appareil et c’est en empruntant à la hiérarchie militaire du clergé qu’il nomme son Dieu : Le Très-Haut. C’est oublier que rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d’enfance…

Francesco se lève, se dirige vers Dame Pauvreté, lui pause doucement la main sur la tête.

Francesco : Moi Francesco, le serviteur et l’ami du Très-Bas, je vécus dans la douceur jusqu’à l’âge de près de vingt ans.


Acte I, scène 3
Pietro di Bernardone
Je t’avais enseigné tout ce qui était nécessaire à notre commerce…

Francesco, le Poverello, le Petit Pauvre et Dame Pauvreté s’estompent de mon rêve jusqu’à disparaître et sont remplacés par un vieil homme presque nu, une longue chemise de toile rude cachant à peine ses membres amaigris. Dans son allure on voit que ce vieillard a eu pignon sur rue, qu’il a été à une époque craint et respecté, c’est Pietro di Bernardone, le père de Francesco. Il s’assoit fatigué sur le banc où était Francesco il y a un instant et commence d’une voix éteinte.

Pietro di Bernardone : Je t’ai pris avec moi dans le magasin dès l’âge de quatorze ans, t’arrachant aux mains des chanoines, dont l’instruction ne t’apporte rien – bribes de latin, vernis de culture religieuse mal dégrossie, rudiments de calcul que je du ensuite reprendre de A à Z. D’année en année, je t’ai enseigné tout ce qui est nécessaire à notre commerce : comment apprécier la texture d’une étoffe, en détecter l’origine, en mesurer la valeur. Comment s’accorder à la mode venue de France. Comment entraîner un client au-dehors jusqu’au milieu de la rue pour lui faire apprécier à la lumière du jour le contour d’une broderie, la blancheur d’un drap, le brillant d’un damas…

A ces mots, Pietro s’arrête se met la tête dans les mains, pousse quelques soupirs, on sent une grande douleur intérieure. Puis il reprend avec plus de force, plus de vivacité, comme si l’habitude du négoce renaissait.

Pietro : Je t’ai appris les règles en vigueur dans le négoce, montré comment tenir les comptes, faire les relevés des dépenses, comment mener tractations et marchandages, maîtriser ton langage et ta posture au comptoir…

Pietro s’arrête, lève la tête, regarde les yeux brillants en direction du Nord, en direction de la France, puis montrant du doigt.

Pietro : A deux reprises, malgré ta jeunesse et l’opposition de ta mère, je t’ai emmené avec moi en France pour faire la tournée des grandes foires du royaume. Partis d’Assise en convoi avec d’autres drapiers et quelques orfèvres, nous rejoignons alors les caravanes florentines, encadrés d’hommes d’armes, car la route est longue et parsemée d’embûches. Dans les auberges où le soir nous échouons, épuisés par les cahots et le vent, je te surprends à tendre l’oreille pour ne rien perdre des gaudrioles des autochtones avinés. Il nous faut plusieurs semaines pour atteindre la Champagne. Sur les marchés de textiles, je te fais tâter la marchandise, observer l’éclat des satins, la légèreté des taffetas, la lourdeur des brocards.

Pietro s’arrête de nouveau, il dodeline la tête de gauche et de droite, en ayant l’air de dire: quel gâchis ! Puis il reprend plus sourd, avec comme un sanglot dans la voix.

Pietro : Docile, tu emmagasines tout cela avec une aisance incroyable, et j’en suis fier : ainsi tu en remontreras aux clients par ta science et tu feras l’admiration de la ville.


Acte I, scène 4
Pietro di Bernardone, Dame Pica
Ta mère et moi te chérissions. Tendrement, sans retenue…

Après ces derniers mots Pietro di Bernardone, réprime un sanglot il ne peut plus parler, les larmes étouffent les mots. Dame Pica, la mère de Francesco dans l’ombre depuis un moment, voit l’embarras de Pietro, elle s’approche du banc s’assoit à côté de son mari, lui pause doucement la main droite sur le bras et d’une voix si douce, si douce, parle.

Dame Pica : Reprenez-vous mon ami, Francesco sait bien tout cela. Mais l’époque était plaisante et Francesco jouissait d’une jeunesse dorée. On n’hésite pas, à l’époque, à s’adonner aux joies du déguisement. Il fait la fête, faisant des farces gentillettes aux bourgeois. Il s’est fait faire un habit de jongleur et déambule avec sa bande d’amis dans les rues d’Assise en pleine nuit. Partout dans la ville d’Assise on entend de la poésie et de la musique par la porte ouverte des patios, et l’on s’emballe à l’idée de parler français, ma langue natale Pietro.

A ces mots Pietro lève la tête et regarde sa femme en ayant l’air de dire, je sais, je sais, mais quand même il y avait autre chose à faire. Dame Pica le calme d’une gentille tape sur le bras et continue.

Dame Pica : La mode est au progrès et à la vie urbaine, et peu importe si les culs terreux sont l’objet de moqueries causées par leur manières trop rustres. L’époque raffole d’élégance, d’argent facile et de divertissement : les clercs sont bien mis, les filles pas regardantes et les jeux pleins de piment. Bref, il fait bon vivre à Assise, perché au-dessus des oliviers et des vergers, suffisamment éloigné des paysans pour ne pas être affecté par leur médiocrité et assez proche de la nature pour lui préférer la culture.

A ces mots Pietro, qui s’est ressaisi, et que les mots de sa femme ont enflammé. Se lève et s’adresse dans le vide à un Francesco imaginaire, le ton est ardent et aigre.

Pietro : Pendant toute ta jeunesse, Francesco, j’ai fermé les yeux sur tes frasques, tes fêtes, tes folles dépenses. Comme tu fais prospérer mon commerce, je ne peux m’en offusquer.

Se tournant vers Dame Pica.

Pietro : Ta mère et moi te chérissions. Tendrement, sans retenue.

Puis il reprend, parlant à son fils invisible.

Pietro : Pour toi, j’ai les plus hautes ambitions. Tu seras mon collaborateur, mon associé, puis mon successeur. Tu vas devenir le personnage le plus important de notre cité. Tu accéderas à la noblesse, prendras la relève de tous ces aristocrates cacochymes qui n’ont jamais travaillé, qui n’ont rien compris au cours du monde, à nos révolutions.

Doucement Dame Pica se lève, agrippée au bras de son mari et dit regardant devant-elle son fils absent.

Dame Pica : L’argent qui rentre au magasin, tu le dépenses en jeux. L’amour qui rentre dans ton cœur, tu le dépenses en fêtes. Ce que tu as, ce que tu es, tu le brûles mon Francesco. Les amis vont et viennent. Les filles vont et viennent. L’argent va et vient.

Dame Pica et Pietro se regardent, face à face, se tenant par les mains. La mère soupire et puis sourit. Le père bougonne et puis se tait.


Acte I, scène 5
Pietro di Bernardone, Dame Pica, Francesco, Dame Pauvreté

Dame Pica et Pietro di Bernardone sont assis côte à côte en fond de scène, main dans la main. Deux vieillards qui ne comprennent pas ce qu’ils ont manqué dans l’éducation de leur fils… et pourtant ils ont tout fait, tout ce qu’il leur semblait répondre à une éducation sans faille. Francesco rentre par la droite, il est accompagné par Dame Pauvreté, ils se tiennent eux aussi par la main comme deux amis de longue date, autour d’eux vole une ribambelle d’oiseaux, mésanges, rouges-queux, rouge-gorge, piaillant joyeusement. Une superbe corneille vient près des deux vieillards et après un vol plané se posent sur le banc près de Pietro qui marque un mouvement de recul. Dame Pauvreté s’assoit au sol, les oiseaux viennent se nicher dans sa robe de grosse toile et se taisent, Francesco reste debout, il caresse une corneille posée sur son épaule.

Pietro di Bernardone : s’adressant à son fils. Je n’ai jamais fait le compte des fortunes que j’ai dépensées pour toi mon fils, le chiffre en serait phénoménal, le bilan catastrophique : un naufrage. Rappelle-toi: lorsque, à peine dépassés tes vingt ans, et entrainé par tes compagnons de ripaille, tu as voulu défaire la soldatesque de Pérouse… Tu m’as convaincu de t’offrir un fastueux équipage, je n’ai rien dit.

Dame Pauvreté : pour la première fois prend la parole, d’une voix neutre, sans violence, sans haine, fataliste. Pérouse ! Quelle folie, quel désastre ! Quelle hécatombe !

Les deux corneilles ont repris leur vol au-dessus des protagonistes, comme si les mots de Dame Pauvreté leur rappelaient l’horreur des combats. Leurs cris rauques et discordants vont ponctuer les mots de Dame Pauvreté. Francesco semble ne pas écouter, le regard posé sur les oiseaux blottis entre les jambes de son amie.

Dame Pauvreté : Les troupes pérugines avec une fulgurance inouïe, se ruèrent sur toi et ton armée de jouvenceaux inconscients, la parade flamboyante était terminée, place à l’abattoir. Un vacarme de ferraille, des cris sauvages et féroces, des cadavres jonchant le sol, des membres tranchés qui laissaient s’échapper tant de sang qu’en contrebas, dit-on, les eaux du fleuve rougirent instantanément.

Dame Pica : reprend avec beaucoup de douceur. Fait prisonnier en 1202, gravement malade tu es libéré en 1203.

Pietro di Bernardone : La rançon exigée pour ta libération était faramineuse ! Mais passons…

Dame Pica : Moi, je retrouve alors le geste immémorial de la servante pour son fils adoré. Ma main se fait encore plus douce pour caresser tes cheveux en broussaille pour guérir ton cœur endolori… Tu redeviens mon nouveau-né, mon adorable petit. Blanc comme un linge tu inquiètes ton entourage. Mais moi je vois bien ce feu follet dans la prunelle de tes yeux. Un feu qui couve. Un incendie va s’en nul doute se déclarer.

Dame Pauvreté : Le printemps 1205. Encore une guerre. C’est moi le maitre dit le pape. Cette fois-ci est la bonne : comment échouer quand on a Dieu de son côté ? Et Francesco à peine sortie de maladie répond à l’appel du pape.

Dame Pica : Beauté de l’archange sur son cheval, à son départ d’Assise, revêtu d’une triple armure d’argent, de jeunesse et d’amour…

Pietro : Francesco di Bernardone voulut tâter de la croisade et rejoindre cet abruti de Gautier de Brienne dans les Pouilles, en partance vers la Terre Sainte. Seule la perspective de te voir devenir chevalier m’a convaincu d’accéder à ta requête la plus démesurée : une armure !
Combien de terrains ai-je dû vendre pour tout cela ? Je préfère ne pas me plonger dans mes livres de comptes, ce serait déprimant…

Les corneilles qui craillaient comme si les paroles des humains les gênaient, se taisent et du haut de leur branche toisent le groupe. Les oiseaux groupés près de Dame Pauvreté s’envolent et se regroupent près des corneilles. Un silence ponctué par la respiration des personnes remplie l’espace. Silence…
Francesco s’avance au centre de l’espace.

Francesco : Qui peut éveiller celui qui rêve ? Rien, personne sinon un autre rêve qui arrive dans un sommeil… Un lambeau de rêve. Un pépiement d’oiseau. Un sourire de ce Dieu à hauteur d’enfance… Ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre. Francesco ferme les yeux.

Dame Pauvreté : A Spolète, Dieu lui parle et l’arrête en chemin. La prison de Pérouse, la maladie d’Assise, et le rêve de Spolète : trois plaies discrètes par lesquelles s’en va le mauvais sang de l’ambition…

Pietro : Un simple songe te fait changer d’avis. Tu revends ton armure. C’était se moquer de moi !!!
Après ton retour de Spolète, j’aurais dû me méfier… Mais tu profitas de mes absences trop longues et alors ce fut le comble. Brader mes meilleurs draps sur le marché de Foligno et ton cheval avec (que dis-je ? mon cheval !). Et tout cela pour en faire cadeau aux mendiants, aux traîne-misère, à un petit curé sous prétexte de retaper son église …

Pica : Tu étais devenu fou mon chéri, avec ton père nous ne comprenions rien à ce qui t’arrivait. Et après cela tu n’es pas revenu à la maison. Pietro met son bras autour du cou de Pica.

Francesco se déplace et va se placer doucement derrière sa mère. Les oiseaux ont repris leurs pépiements, leurs gazouillis joyeux et ont rejoint Dame Pauvreté qui leur donne quelques miettes de pain sec. Les corneilles sont reparties dans un superbe battement d’ailes.

Pica : Puis durant de longues semaines tu te cacheras loin d’ici dans une cabane abandonnée. Francesco, Francesco.


Acte II, scène 1
Pietro di Bernardone, Dame Pica, Francesco, Dame Pauvreté

Pietro di Bernardone sur scène revoit les scènes qui ont suivi le départ de Francesco. Ces scènes semblent l’avoir profondément marqué, il est accablé. On dirait un vieillard assis sur son banc, se remémorant une vie qu’il n’aurait pas voulu. Francesco toujours adossé à son chêne regarde Pietro un sourire de tendresse sur les lèvres.

Pietro : Un jour, inexplicablement tu quittes ton repaire et réapparais maigre comme un clou, hirsute, plus dépenaillé que jamais. Prêt à l’affrontement, malgré ton épuisement… Tu te diriges vers Assise en sifflotant comme un simple d’esprit. D’abord, personne ne te reconnait, puis les gamins ne s’y trompent pas, et te voyant arriver, se tordent de rire, hurlent au fou – pazzo, pazzo ! – te lancent des cailloux et te balancent par paquets la boue amassée dans le caniveau. Les gens ricanent bruyamment, disant que tu es possédé par le démon. Lorsque j’entends ce carnaval, je rejoins la place, et je ressens un violent coup au cœur en t’apercevant. On allait voir ce qu’on allait voir, j’allais te remettre les idées en place.

Pietro à ces mots est tordu de douleur, il ne peut plus parler. Il pleure à chaudes larmes, les poings fermés. Dame Pica rentre soutenue par Dame Pauvreté, qui l’a supportera pendant toute la scène.

Pica : Tu puais mon petit Francesco. On t’a décrassé et ton père t’a enfermé, le pauvre homme… Il voulait te condamner au bannissement et à l’exil, il était lui aussi devenu fou. Mes cris et mes larmes sont venus à bout de sa violence, Il t’a pourtant passé les chaines au pied et t’a enfermé dans le réduit du bas. Je ne vivais plus. Pietro avait perdu toute mesure…
Mais ce qui l’a le plus vexé ce sont les regards des gens, les paroles des gens, les sarcasmes des gens. Son honneur et le tien étaient bafoués, il ne supportait pas. Nous pensions que tu étais tombé dans la folie.
Une nouvelle fois Pietro a dû retourner pour la France… J’ai eu pitié, j’ai ouvert le cachot, tu as décidé de retourner dans ton désert… Au retour de ton père, nous nous sommes battus froid pendant des mois, pas un mot échangé, rien. Cloitrés la nuit venue dans nos appartements.

Dame Pica semble s’évanouir, Dame Pauvreté la retient, Pietro vient la soutenir, elle se laisse aller dans leurs bras…

Pietro : Tu as semé la discorde entre nous, Francesco, tu as brisé nos liens avec ta mère… Oui tu auras tout réussi, tout volé, tout gâché.

Pietro et Pica quitte la scène, ils sont arrêtés par les mots de Francesco. Ils s’arrêtent se tenant par la main, ils n’ont jamais semblé si vieux, si finis, si au bout du rouleau…

Francesco : Oui tu as bien fait, bien tenu ton rôle de père. Il est bon pour l’enfant d’avoir ces deux parents, chacun le protégeant de l’autre: le père pour le garder d’une mère trop dévorante, la mère pour le garder d’un père trop souverain. Je n’ai aucun reproche à vous faire, mais il faut maintenant que je vous quitte, que j’aille aux travaux de mon père, pas celui qui vend les draps aux riches, mais celui qui fait commerce de pluie, de neige et de rire, mais il faut que j’aille aux travaux de ma mère, pas celle qui préfère son aîné aux enfants du voisinage, mais celle qui a même rudesse et même douceur pour tous, ma mère la terre, ma mère le ciel.


Acte II, scène 2
Bernard de Quintavalle, Francesco, Pietro di Bernardone, dame Pica,
l’Evêque Guido et sa suite

En fond de scène un immense Tau, la croix de Saint-François, assis sur une estrade de bois, dressée, au centre de la scène, Bernard de Quintavalle. (Bernard est avec Pierre de Catane l’un des premiers compagnons de François d’Assise. Bernard distribue son patrimoine aux pauvres, comme le décrit Dante Alighieri dans son Paradis).

Bernard: C’était la fin, tu étais parti sans un mot d’adieu et tu ne reviendrais plus sous le toit des Bernardonne. Ce que Ton père Pietro voulait c’est que tu rentres dans le rang. Il ne pouvait plus supporter d’être la risée d’Assise. Il n’en pouvait plus d’être ce père moqué pour n’avoir pu empêcher son fils de se consacrer aux pauvres, aux indigents… De devenir fou comme disait la population. Il voulait que tu reviennes au bercail. Tout simplement.
Puis, écartant vite tout état d’âme, il décide de te trainer devant la justice des consuls. Mais toi Francesco, tu as l’idée de te prévaloir du statut de convers, de serviteur de Dieu, selon tes propres mots… Ton père était devenu complètement fou de désespoir. C’était le début du printemps, le ciel était bleu. Je revois cette triste scène.

Francesco rentre par la gauche et monte sur le tréteau, il embrasse Bernard qui se déplace vers la gauche. Francesco se tourne vers la droite et voit rentrer l’Evêque Guido, Pietro di Bernardone, dame Pica et la suite de l’Évêque. Ces nouveaux ne montent pas sur le tréteau. François s’adresse à l’Évêque.

Francesco : Oui, Monseigneur, c’est vrai. J’ai volé. Tout ce que mon père vous a dit est pure vérité. J’ai volé des étoffes précieuses. J’ai pris un cheval pour aller vendre à Foligno. Et j’ai vendu le cheval aussi sur le marché.

Guido : Pourquoi, mon fils, ce grand besoin d’argent ?

Francesco : Pour relever les églises qui s’écroulent, et pour soulager les pauvres. Service du Christ!

Guido : N’as-tu pas réfléchi qu’un bien mal acquis ne saurait être consacré aux besoins de l’Église?

Francesco : J’entre dans le chemin d’une pénitence qui ne finira qu’avec ma vie. J’ai offert mon corps et mon cœur. Je donnerai ma vie.

Pietro di Bernardonne : Attention, seigneur Évêque ! Le voilà qui s’emballe sur son dada de sainteté. Brisez-lui son orgueil. Voilà toute l’affaire. Donnez-lui des ordres, si vous êtes son chef.

Guido : La volonté de Dieu…

Bernardonne : Et qui me dis que la volonté de Dieu soit en cause ? Qui m’assure que mon fils n’est pas en butte aux tentations de l’esprit malin ?

Francesco : Mon père n’exigez point de moi ce qui n’est pas en mon pouvoir : que je renonce à Jésus !

Guido : Hé… mon ami, je compatis de toute mon âme à votre douleur. Mais, dites-moi, je vous prie, que pensez-vous qu’il deviendrait désormais, ce fis, s’il vous était laissé ?

Bernardonne : Un drapier comme nous, un bon citoyen, un bon paroissien, un père de famille, un homme utile, enfin un honnête homme. N’est-ce pas ma femme ?

Dame Pica : Un homme heureux. Francesco, souviens-toi que je t’ai porté, nourri, élevé… que je t’ai tout donné. Naguère encore, je t’ai tiré de la maladie, mon enfant, je t’ai repris… de ces mains que tu ne connais plus… à la mort.

Dame Pica et Pietro, s’arrêtent de parler, ils pleurent ! Un silence lourd s’installe.

Guido : Ne pleurer pas, dame Pica, Pietro di Bernardonne, Dieu fera des merveilles, je vous le promets… Et vous, Pietro di Bernardonne, ne disputez pas davantage au Seigneur sa créature. Le monde a besoin de saints.


Acte II, scène 3
Bernard de Quintavalle, Francesco, Pietro di Bernardone, dame Pica,
l’Evêque Guido et sa suite, Dame Pauvreté, un Quidam

En fond de scène un immense Tau, la croix de Saint-François, assise près de la croix Dame Pauvreté, dressée au centre de la scène une estrade de bois, au centre Francesco, à gauche Bernard. En bas de la scène .Guido, Pietro, Pica. Guido monte sur l’estrade…

Guido : Ainsi donc mon fils, tu veux te mettre au service de Dieu ?

Francesco : Oui, je le veux, à l’instant même. Oui, je le veux, Seigneur de toutes les forces de mon âme. Elle est si bien remplie par l’amour des pauvres hommes qu’il n’y a plus de place en elle pour le moindre désir, ni je l’espère, pour la moindre faiblesse.

Bernardone et Dame Pica se détournent, Bernard tombe à genoux…

Bernardone : Je le maudis… Je le maudis…

Dame Pica : Mon petit Francesco… Mon petit Francesco…

Guido : Seigneur tout puissant, vous n’oublierez pas, le grand sacrifice que vous font en ce moment un pauvre homme et une pauvre femme.

Francesco commence à se dévêtir.

Guido : Que fais-tu Francesco ?

Francesco : Je vais rendre à mon père le vêtement que je tiens de lui

Sans un mot il donne son ballot d’habits à Dame Pauvreté qui s’est levée, elle le donne à Bernardone, puis va récupérer au pied de la croix un minable manteau de bure abandonné par quelque manant avec une longue corde blanche.

Francesco : Me voici nu devant le Seigneur. Désormais, je n’appellerai plus père le nommé Pietro di Bernardone; je n’ai plus qu’un seul père, mon Père qui est aux cieux !

Pica : Nous voici seuls, mon pauvre homme…

Bernardone : Je le maudis… Je le maudis…

Dame Pauvreté lui donne le manteau de bure, qu’il enfile, il attache la corde à sa taille. Et puis plus rien… La foule qui était arrivée doucement pour observer la scène est interdite. Francesco fend la foule qui s’écarte à son passage… Un quidam lui tend une besace, un autre des souliers, un troisième un bâton.
Il les regarde chacun, avec un regard profond et d’une grande douceur, mais refuse leur offrande. Puis il continue son chemin, suivi par Bernard et Dame Pauvreté.

Bernardone : Comme il est dur, comme il est dur !

Pica : Pas même un regard, un dernier baiser!


Acte II, Scène 4
Pietro di Bernardone

Nous retrouvons Pietro di Bernardone, seul dans un espace vide. Pietro qui ne comprend toujours pas la décision de Francesco. Pietro, un père perdu dans ses pensées et dans ce qui a toujours mené sa vie de commerçant avide d’argent.

Pietro di Bernardone : Quoi ? De l’ordure ? J’ai entendu dire que tu ne cesses de comparer l’argent à de la merde… de la merde au sens propre, celle qui colle aux pieds quand on marche dessus, s’agrippe par fines couches dans les vêtements, traîne dans les chausses…
Mais Francesco, cet excrément, il t’a fait grandir !
Une nuit je t’ai vu en songe, déféquant sur un tapis de pièces d’or, et moi j’étais englouti par ces pièces. Je me suis réveillé juste avant d’être étouffé.
Mais mon fils, l’argent n’est pas de l’ordure, et d’ailleurs, pourquoi aurais-tu donné une bourse emplie de déjections à ton curé de San Damiano? L’argent, c’est mon travail, ma sueur, mes voyages, mes nuits blanches au magasin. Quoi de plus noble que cette merde là ?
Face à ce prétendu tas d’excréments, que brandis-tu ?
L’amour d’une dame. Toi qui fuis les femmes comme créature du diable, voilà que tu t’en es trouvé une dont le nom me ferait hurler de rire s’il ne révélait pas un degré supplémentaire dans ta démence : « Dame Pauvreté » ! Voilà donc où tes amours te portent! Dame Pauvreté, Dame de rien du tout… oui.

Un long silence après cette envolée colérique, après cette rage d’incompréhension. Puis il reprend comme pour une confession, comme s’il reconnaissait des péchés.

Je sais, je suis fasciné par l’argent – mon trésor et mon cœur – et je n’y puis rien. Rien ne me plait plus comme d’étaler devant moi les pièces d’or d’une vente sur une table recouverte de velours rouge ! L’index de ma main droite saute de pièce en pièce tandis que la gauche caresse la douceur du velours puis revient lisser ma barbe avec délices. Le cou cassé, les yeux écarquillés, je suis plus attentif à ce que je compte et contemple qu’un chasseur ne l’est à atteindre sa proie… Je suis tout à l’or; l’or est tout à moi.

Puis il reprend peu à peu sa colère. Son débit s’accélère ainsi que la puissance de sa voix.

Car d’où viennent ces aumônes dont vous vivez tous ? De l’air du temps ? De la main de Dieu ? Crois-tu que l’argent se ramasse entre les cailloux ? Crois-tu qu’il y aurait quoi que ce soit à distribuer dans le monde si tant d’hommes opiniâtres comme moi ne ruinaient leur santé à produire du drap et des vignes, à commercer, à faire tourner les ateliers ? Il n’est de richesse que celle que produit le travail, Francesco. Il est trop facile de prétendre être utile au monde sans le faire fructifier.
La table du Seigneur – j’ai entendu dire que c’est ainsi que tu appelles les lieux de ta mendicité – n’est pas faite pour les fainéants.


Acte III, Scène 1
François, Frère Bernard, Frère Ange, des oiseaux

Un espace vide avec en fond de scène un arbre colossal mais décharné. Sur ses branches squelettiques quelques feuilles. François et deux frères, Frère Bernard et Frère Ange sont assis sur le sol, dos au public, ils regardent la cime de l’arbre. Tranquillement François se met debout et commence à parler d’une voix douce, calme, pleine de bonté.

François : Salut à la fauvette, à la mésange, au rossignol ! Salut à l’hirondelle, et à vous mes sœurs les tourterelles, qui êtes simples, innocentes et chastes !
Et à tous, à tous !

Les oiseaux accourent de toute part. Une musique s’est élevée, c’est le bruit des ailes. François debout, tantôt il se baisse, tantôt il tourne sur lui-même en levant la tête. Et tantôt il étant les bras pour que les oiseaux viennent s’y poser. 

François : Mes petits frères les oiseaux…

Grâce à cette liberté de voler en tous lieux qui vous appartient et grâce aux chants que vous enseigna notre créateur.

Mes petits frères les oiseaux… 

Bernard : Voyez, voyez… 

Ange : Sur sa tête et ses mains… 

François : Car vous ne semez ni ne moissonnez… 

Bernard : Et Dieu vous distribue votre nourriture… 

François : Et il vous a donné des sources pour y boire… 

Ange : Et des montagnes et des collines et des rochers pour trouver refuge… 

Bernard : Voyez, voyez… 

Ange : Ils lui mordillent les oreilles… 

Bernard : Ils entrent dans son capuchon… 

François : Mes petits frères… Mes petits frères les oiseaux… 

Ange : Le voici tout couvert d’oiseaux… 

Bernard : Dans le ravissement. 

François est de dos, les bras étendus, parfaitement immobile. A un moment dans un grand bruit d’ailes, les oiseaux s’envolent et vont se poser sur les branches comme une multitude de petites feuilles qui palpitent.

François : Et toi petite sœur l’alouette. Petite sœur de liberté. 

Il contemple les oiseaux.

François : Les alouettes ont elles besoin d’autre chose, que d’une gorgée d’eau prise à la source, et de la nourriture que leur offrent les champs, pour pouvoir s’élancer dans l’air, et chanter si joyeusement les louanges de Dieu, que tous les hommes sont contraints d’interrompre leur tâche, et de lever les yeux ? Salut! Ma sœur l’alouette, petite créature exaltée ! 

Trois oiseaux viennent se poser sur ses mains, ses cheveux: un moineau, un rouge-gorge, une alouette.

Le moineau parle : Je suis une mie de pain dans la bouche du Christ, un brin de sa parole, de quoi nourrir le monde jusqu’à la fin du monde. 

Le rouge gorge parle : Je suis s une tache de vin sur la chemise du Christ, un éclat de son rire au retour du printemps. 

L’alouette parle : Je suis l’ultime soupir du Christ, je monte droit au ciel, je cogne du bec au ciel bleu clair, je demande que l’on m’ouvre, j’emmène dans mon chant toute la terre, je demande, je demande, je demande. 

Et soudain, les oiseaux qui étaient sur l’arbre vinrent auprès de lui, et tous ensembles restèrent immobiles. Ils ne chantaient pas, attendant sa bénédiction. Bien que François aille parmi eux, les touchant de sa bure, aucun ne bougeait. 

François : Mes frères les oiseaux, vous êtes en reste auprès de Dieu parce qu’il vous a donné un vêtement, et il vous a donné la liberté de voler de tous les côtés. Et surtout il vous a donné l’air pour respirer. Vous ne semez ni ne moissonnez et Dieu vous nourrit. Il vous donne les fleuves et les sources pour y boire; il vous donne les monts et les vallées pour vous y réfugier; et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer, ni coudre, Dieu vous fournit le vêtement à vous et à vos petits. 

François leur disant ces paroles, tous ces oiseaux commencèrent à ouvrir leurs becs, à tendre leurs cous, à déployer leurs ailes et avec respect à incliner leurs têtes jusqu’à terre; et par leurs mouvements et leurs chants, ils montraient que les paroles du père leur faisaient un très grand plaisir. François se réjouissait et se délectait avec eux, et il s’émerveillait beaucoup d’une telle multitude d’oiseaux, de leur très belle variété, et de leur attention et de leur familiarité; Finalement, le sermon terminé, François fit sur eux le signe de la croix, et leur donna la permission de s’en aller. Alors tous ces oiseaux s’élevèrent en bande dans l’air avec des chants merveilleux; et puis, selon la croix que François avait tracée sur eux, ils se divisèrent en quatre parties. Une partie vola vers l’orient, l’autre vers l’occident, la troisième vers le midi et la quatrième vers le nord. Et chaque bande allait, chantant merveilleusement. Signifiant en cela, que, comme François, ils s’étaient divisés en chantant vers les quatre parties du monde. François et ses frères sortent recueillis.


Acte III, scène 2
Dame Pauvreté, François, frère Léon, frère Bernard, frère Ange, frère Elie, frère Jean 

Lorsque la lumière revient une jeune femme est allongée au centre de la scène, nue, en chien de fusil. Elle est allongée sur ces vêtements que l’on devine sobre. C’est Dame Pauvreté. Elle se redresse doucement et commence à parler…

Pendant qu’elle parle François et ses Frères, Léon, Bernard, Ange, Elie, Jean, entrent et se placent en fond de scène.

 

Dame Pauvreté : Ses années de jeunesse sont derrière lui, et avec elles l’abondance et les festins, le vin et les filles. En s’engageant dans une vie pure, il évacue les jeux érotiques qui faisaient à l’époque partie des divertissements. De sa jeunesse, le jeune homme conserve une grande méfiance vis-à-vis du corps: l’enveloppe humaine est le lieu du vice et du péché; par son comportement égoïste et sensuel, elle fait écran à la vie de l’âme et l’éloigne du Christ.

Comme dans les vieilles chansons, la jeune fille s’en va la nuit de la maison de ses parents, passe une porte dérobée, obstruée par un gros tas de bois, enlève les bûches une à une de ses mains, file dans la nuit étoilée jusqu’à celui qui a médité l’enlèvement, le prince de fugue, François. Ils aiment du même amour, ils sont faits pour s’entendre, ivres du même vin. Elle échange sa robe étincelante contre un grossier sarrau de laine, et les voilà pour des années, ensemble et séparés, lui prenant au piège de sa voix les oiseaux du ciel, les bêtes des champs et les hommes des villes, elle rabattant dans les filets de Dieu des filles de plus en plus nombreuses. 

A ces mots, François et ses Frères se déplacent et viennent se placer autour de Dame Pauvreté, les uns assis au sol, les autres debout. Frère Ange, prend le vêtement de Dame Pauvreté et lorsqu’elle se met debout lui pose sur les épaules. Dame Pauvreté se détache du groupe et vient se placer derrière, dos au public. 

Dame Pauvreté : Deux braconniers. Deux nomades sur les propriétés invisibles de Dieu. 

François : C’est une jeune fille de dix-huit ans. Je ne saurais vous la décrire, l’ayant à peine regardée. On dit qu’elle est belle. Mais sa beauté ne l’a pas retenue dans les pièges du monde. Dieu m’a promis de faire beaucoup pour elle et par elle. Bernard, Léon, vous tous, je suis bien heureux ! Nous allons planter cette petite plante dans notre jardin, et nous l’arroserons de fraîche charité. On la nomme Claire… 

Léon : Comme la source. 

Bernard : Comme l’étoile du matin. 

Elie : Il n’y a rien à dire d’elle, sinon qu’ils se complètent comme les deux piliers de l’arc en ciel. 

Ange : Il n’y a rien à dire d’elle que son nom, et son nom dit ce qu’elle est, ce qu’elle donne: Claire, clairière, claire-voie, clairvoyant, éclair, éclaircie: tous ces noms dans son nom. 

Jean : Jeune fille que ses parents veulent marier, jeune fille comme on en voit dans les anciennes chansons, oiseau rebelle au chant qu’on lui apprend, moineau qui préfère sautiller sur les chemins battus de pluie, plutôt que s’assombrir dans les feuilles d’un seul arbre – fût-il de haute lignée. 

Dame Pauvreté : Claire, pour le jeune homme, revêt les contours d’un personnage dénué de tout caractère charnel. 

Bernard : Pour celle qu’il appelle sa petite sœur, il nourrit une affectueuse attention. Ensemble ils partagent le même goût pour la pauvreté et le même manque d’appétit pour la bonne chère. 

Léon : Le jeûne n’est pas une souffrance subie, mais une forme de dépouillement choisi. Claire et François, frère et sœur, chastes l’un envers l’autre, et amoureux du même dieu… 

Dame Pauvreté : Pour le jeune homme, la douceur ne vient pas de l’appel de la luxure, mais de Dieu reçu en lui, par la voie de la sainte eucharistie. La féminité ne se trouve pas dans la fréquentation du sexe opposé, mais dans la façon de s’abandonner à Dieu, dans l’humilité et l’obéissance, et avec des mots très doux. 

François : La nudité n’est pas l’instant du rapprochement amoureux, mais la clé d’accès à Dieu, qui fait de lui un être vulnérable, à l’égal des plantes et des fleurs… Hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux: tous sont époux, frères et mères de Jésus Christ: les frères sont donc aussi des mères, et les sœurs des pères. Devant la Gloire de Dieu, tous sont Pénitents et amoureux du Seigneur; leur identité profonde, à ce titre, ne compte guère. JE, n’existe pas.

Puis François et ses frères, se lèvent, joyeux et lumineux. Ils quittent le lieu remplis de bonne humeur, leur regard brille. François reste en fond de scène, Dame Pauvreté se tourne, face public, son vêtement glisse de ses épaules pendant qu’elle parle. 

Dame Pauvreté : La légende qui dit le vrai, non tel qu’il est faute de preuves, mais tel qu’il est dans le sang des âmes. La légende dit qu’un jour où François rendait visite à Claire et à ses sœurs dans leur couvent, il se produisit un incendie, aperçu plusieurs lieues à la ronde. Les gens d’Assise, accourus pour l’éteindre, ne virent aucune flamme, aucun feu, juste François et Claire autour d’un maigre repas, et une grande lumière entre eux, une clarté impossible à diminuer. 

Pendant qu’elle parlait l’intensité lumineuse est montée en gradations jusqu’à une lumière intense quasi insoutenable.

A la fin de ses mots François vient derrière Dame Pauvreté, prend son vêtement l’aide à le passer, puis ils quittent doucement la scène… Lorsqu’ils sont sortis, la lumière intense reste un moment. Puis d’un seul coup, le noir, qui doit faire mal aux yeux du public.


Acte III, scène 3
Dame Pica, Pietro di Bernardone et frère Elie

Lorsque la lumière revient très doucement, une couleur aux tons pastel, à la Giotto, très douce, très apaisante. Giotto di Bondone, le peintre de François d’Assise.

A jardin deux personnes habillées sobrement semblent attendre, elles se tiennent par le bras, nous reconnaissons Dame Pica et Pietro di Bernardone. Ils attendent… Après un petit moment écoulé, frère Elie rentre, s’assoit sur un banc qui est là et contemple les cieux, recueilli… Il découvre le couple…

Elie : Mes pauvres gens, vous avez l’air bien fatigués. 

Bernardone : Nous sommes venus de loin. 

Elie : Pour voir le saint ? 

Pica : Pour voir le saint, oui. 

Elie : Comme c’est beau, n’est-ce pas ? 

Pica : Oui très beau. 

Elie : Rien ne peut lui résister. 

Bernardone : Rien. 

Elie : Vous ne voulez pas vous approcher un peu de lui ? 

Pica : Non, merci. C’est très bien comme ça. Nous n’avons rien à demander. Merci. C’est très bien… 

Elie, repart, comme il est venu…

Dame Pica et Pietro di Bernardone restent là, blottis l’un contre l’autre…

FIN


LES FIORETTI DE FRANÇOIS D’ASSISE


1ère Fioretti – Comment François envoya frère Rufin nu, prêcher à Assise…

Le dit frère Rufin par une contemplation continuelle, était si absorbé en Dieu, qu’il était devenu comme insensible et muet; il ne parlait que rarement et puis, il n’avait pas la grâce pour prêcher, ni la facilité à parler. Néanmoins, une fois, François lui commanda d’aller à Assise prêcher au peuple ce que Dieu lui inspirerait.

Frère Rufin: Père vénéré, je te prie de me pardonner et de ne pas m’envoyer, parce que, comme tu le sais, je n’ai pas la grâce de prêcher et je suis simple et dépourvu d’intelligence.

François: Puisque tu ne m’as pas obéi promptement, je te commande par la sainte obéissance, que, nu, avec seulement tes braies, tu ailles à Assise et entre dans une église et ainsi nu, de prêcher au peuple.

A ce commandement frère Rufin se déshabille et, nu, s’en va à Assise, et entre dans une église; et, il fait la révérence à l’autel, monte en chaire et commence à prêcher. De cela, les enfants et les hommes commencèrent à rire.

Des gens: Voici maintenant; ceux-ci font tant de pénitence qu’ils deviennent sots et hors d’eux-mêmes.

Pendant ce temps, François repensant à la prompte obéissance de frère Rufin, qui était un des hommes parmi les plus nobles d’Assise, et à la dureté de l’ordre qu’il lui avait donné, commença à se reprendre lui-même…

François: D’où te vient tant de présomption, fils de Pierre Bernardone, vil et chétif petit homme, de commander à frère Rufin, qui est un des gentilshommes d’Assise, d’aller nu, prêcher au peuple, comme un fou? Pour Dieu, tu éprouveras sur toi-même, ce que tu commandes aux autres.

Et de suite, dans la ferveur de l’esprit, il se déshabille et nu, pareillement, s’en va à Assise; et emmène avec lui frère Léon pour porter son habit et celui de frère Rufin. Les gens d’Assise le voyant dans le même état se moquaient de lui, considérant que lui et frère Rufin étaient devenus fous par trop de pénitences.
François entre dans l’église où frère Rufin prêchait.

Frère Rufin : Ô mes bien-aimés, fuyez le monde, laissez le péché; rendez le bien d’autrui si vous voulez éviter l’enfer; observez les commandements de Dieu, aimant Dieu et le prochain, si vous voulez aller au ciel; et faites pénitence si vous voulez posséder le royaume du ciel.

Et alors, François, nu, monte en chaire, et commence à prêcher si merveilleusement sur le mépris du monde, sur la sainte pénitence et sur la pauvreté volontaire, sur le désir du royaume céleste et sur la nudité et l’opprobre de la passion de notre Seigneur Jésus-Christ, que tous ceux qui étaient au sermon, hommes et femmes, en grande multitude, commencèrent à pleurer très fort avec une incroyable dévotion et componction de cœur. Et non seulement là, mais par tout Assise, il y eut ce jour-là tant de pleurs sur la passion du Christ, qu’il n’y en avait jamais eu de semblables.

Et le peuple ainsi édifié et consolé par le geste de François et de frère Rufin, François fit se rhabiller frère Rufin et se rhabilla lui-même, et ainsi vêtus ils retournèrent au couvent de la Portioncule, louant et glorifiant Dieu qui leur avait donné la grâce de se vaincre eux-mêmes par le mépris de soi, et d’édifier les brebis du Christ par le bon exemple et de montrer combien il faut mépriser le monde. Et ce jour-là, la dévotion du peuple s’accrut tellement envers eux, que s’estimait bienheureux quiconque pouvait toucher le bord de leur habit.


2ème Fioretti : Des tourterelles qui furent données à François et libérées par lui

Un jeune homme avait pris un jour beaucoup de tourterelles et les portait à vendre. François, qui avait une singulière pitié pour les animaux paisibles, le rencontra et, regardant ces tourterelles avec compassion, dit à ce jeune homme.

François: Ô bon jeune homme, je t’en prie, donne-moi ces tourterelles, afin que ces oiseaux aussi doux et innocents, qui sont dans la sainte Écriture assimilés aux âmes chastes, humbles et fidèles ne tombent aux mains de gens cruels qui les tueront.

Aussitôt, celui-ci, inspiré de Dieu, les donna toutes à François. Et lui, les recevant dans son sein, commença à leur parler doucement.

François: Ô mes sœurs, tourterelles simples, innocentes et chastes, pourquoi vous laissez-vous prendre? Voici que je veux maintenant vous sauver de la mort, et vous faire des nids, afin que vous fassiez du fruit et que vous vous multipliiez, selon le commandement de Dieu, votre Créateur.

Et François s’en fut, et à toutes il fit des nids. Et elles, en usant, commencèrent à pondre et à couver devant les frères; et elles allaient et vivaient aussi familièrement avec François et avec les autres frères, que si elles avaient été des poules toujours nourries par eux. Et jamais, elles ne partirent jusqu’à ce que François avec sa bénédiction leur en eût donné la permission.
Et au jeune homme qui les lui avait données.

François: Mon fils, tu seras aussi frère dans cet Ordre.

Et il en fut ainsi, car ledit jeune homme se fit frère, et vécut dans l’Ordre en grande sainteté.


3ème Fioretti : Des douze premiers compagnons de François

En premier, il est à considérer que le glorieux messire François, en tous les actes de sa vie fut conforme au Christ: car, comme le Christ au début de sa prédication appela douze disciples à mépriser toute chose mondaine et à le suivre en pauvreté et dans les autres vertus; ainsi François choisit au début de la fondation de l’Ordre ses douze compagnons qui firent profession de la très haute pauvreté. Et comme un des douze apôtres du Christ, réprouvé de Dieu, finalement se pendit par la gorge; ainsi un des douze compagnons de François qui eut nom frère Jean de la Chapelle, apostasiant, finalement se pendit de même par la gorge. Et ceci est pour les élus grand exemple et motif d’humilité et de crainte, considérant que nul n’est certain de persévérer jusqu’à la fin dans la grâce de Dieu.

Et comme ces saints apôtres furent pour tout le monde, merveilleux de sainteté et pleins de l’Esprit-Saint, ainsi ces compagnons de François furent des hommes de si grande sainteté, que depuis le temps des apôtres, le monde n’eut pas d’hommes aussi admirables : car l’un d’eux fut ravi jusqu’au troisième ciel, comme saint Paul, et celui-ci fut frère Gilles; un, autre des leurs, à savoir frère Philippe le Long, fut touché aux lèvres par l’ange avec un charbon ardent, comme le fut Isaïe le prophète; un autre des leurs, à savoir frère Sylvestre, parlait avec Dieu comme le fait un ami avec son ami, à la manière de Moïse; un autre volait, par la subtilité de son intelligence, jusqu’à la lumière de la divine Sagesse, comme l’aigle, l’évangéliste Jean, et celui-ci fut le très humble frère Bernard, qui expliquait avec une très grande profondeur la Sainte Écriture; un autre des leurs fut sanctifié par Dieu et canonisé dans le ciel, alors qu’il vivait encore sur la terre, et celui-ci fut frère Rufin, gentilhomme d’Assise. Et ainsi tous furent privilégiés de signes particuliers de sainteté, comme il se verra par la suite.


4ème Fioretti : Du merveilleux repas que fit François avec Claire
à Sainte-Marie des Anges

Quand François se trouvait à Assise, il visitait souvent Claire, lui donnant de saints enseignements. Et elle avait un très grand désir de manger une fois avec lui et, pour cela l’en priait bien des fois; mais lui ne voulait jamais lui donner cette consolation. D’où, ses compagnons, voyant le désir de Claire, dirent à saint François…

Les compagnons de François : Père, il nous semble que cette rigueur n’est pas selon la divine charité, que tu ne veuilles exaucer sœur Claire, vierge aussi sainte et aimée de Dieu, en une si petite chose que celle de manger avec toi; et spécialement considérant qu’à ta prédication elle abandonna les richesses et les pompes du monde. Et en vérité, si elle te demandait une grâce plus grande encore que celle-là, tu devrais l’accorder à ta plante spirituelle.

François : Vous semble-t-il que je doive l’exaucer?

Les compagnons de François : Oui, Père, c’est une chose juste que tu lui fasses cette consolation.

François : Dès lors qu’il vous le paraît à vous il me le paraît aussi. Mais afin qu’elle soit plus consolée, je veux que ce repas se fasse à Sainte-Marie des Anges; parce qu’il y a longtemps qu’elle est recluse à Saint Damien; de sorte que, le couvent de Sainte-Marie où elle eut les cheveux coupés et où elle fut faite épouse de Jésus-Christ, la réjouira un peu; et ici nous mangerons ensemble au nom de Dieu.

Le jour choisi pour cela étant donc arrivé, Claire sortit du monastère avec une compagne; et escortée des compagnons de François, elle vint à Sainte-Marie des Anges. Elle salua dévotement la Vierge Marie devant son autel où elle avait eu les cheveux coupés et avait reçu le voile, puis ils la menèrent voir le couvent jusqu’à ce qu’il fût l’heure de dîner. Et pendant ce temps, François fit préparer la table sur la terre, comme c’était l’usage. Et quand fut venue l’heure du dîner, ils s’assirent ensemble, François et Claire, et un des compagnons de François avec la compagne de Claire, et puis tous les autres se mirent à table humblement.

Et au premier mets, François commença à parler de Dieu si suavement, et si hautement et si merveilleusement que, l’abondance de la grâce divine descendant sur eux, ils furent tous ravis en Dieu. Et pendant qu’ils étaient ainsi ravis, les yeux et les mains levés vers le ciel, les gens d’Assise et de Bettona et ceux de la contrée environnante voyaient que Sainte-Marie des Anges et tout le couvent et le bois, qui était alors à côté du couvent, brûlaient entièrement et il leur semblait que c’était un grand feu qui occupât à la fois la place et de l’église et du couvent et du bois. Ce pourquoi, les gens d’Assise coururent là-bas en grande hâte pour éteindre le feu, croyant fermement que tout brûlait. Mais arrivant au couvent et ne voyant aucun feu, ils y entrèrent et trouvèrent François avec Claire et tous leurs compagnons ravis en Dieu dans la contemplation et assis autour de cette humble table.

De cela, ils comprirent avec certitude que c’était là un feu divin et non matériel que Dieu avait fait apparaître miraculeusement pour démontrer et signifier le feu de l’amour divin dont brûlaient les âmes de ces saints frères et saintes moniales. Aussi, ils repartirent le cœur rempli d’une grande consolation et saintement édifiés. Puis, après un grand moment, François et Claire revinrent à eux en même temps que les autres et se sentant si bien réconfortés par la nourriture spirituelle, ne se soucièrent point de la nourriture corporelle.
Et ainsi, ce repas béni étant terminé, Claire, bien accompagnée, retourna à Saint Damien. De quoi, les sœurs eurent, en la voyant, grande allégresse; car elles craignaient que François ne l’eût envoyée gouverner quelque autre monastère, comme il avait déjà envoyé sœur Agnès, sa sainte sœur, gouverner comme abbesse le monastère de Monticelli de Florence. Et François, quelque autre fois, avait dit à Claire:

François : Tiens-toi prête, que je puisse t’envoyer en quelque couvent, s’il en était besoin.

Et elle, en fille de la sainte obéissance…

Claire : Père, je suis toujours prête à aller partout où vous m’enverrez.

C’est pourquoi les sœurs se réjouirent beaucoup, quand elles la revirent; et Claire, dorénavant, demeura très consolée.


 

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